Quarante ans après Tchernobyl, beaucoup de progrès et de nouveaux dangers
Il y a quarante ans tout juste, l’accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl prenait par surprise aussi bien les autorités que les populations, impréparées à faire face à un événement aussi soudain. Depuis lors, l’aptitude des autorités à réagir à temps s’est beaucoup améliorée. Cependant, la situation géopolitique actuelle génère de nouveaux scénarios et facteurs d’influence qui exigent un développement continu des capacités.
Le 26 avril 1986, un grave accident se produisait dans la centrale nucléaire de Tchernobyl (alors en Union soviétique, aujourd’hui en Ukraine). Une explosion détruisait un réacteur, libérant une grande quantité de radioactivité. Le 30 avril, le nuage radioactif atteignait la Suisse. Ne disposant que d’informations fragmentaires, les pays occidentaux n’ont pas su immédiatement qu’un accident avait eu lieu. Les pics de radioactivité mesurés en Scandinavie les ont cependant mis sur la piste. Mais à ce moment-là, il n’était guère possible d’estimer avec précision quelles pourraient être les conséquences pour la Suisse.
Beaucoup de choses ont changé depuis lors. Dans quatre domaines notamment, les autorités compétentes sont aujourd’hui bien mieux armées pour faire face à un tel événement qu’il y a quarante ans.
1. Coopération internationale
Des traités internationaux ou européens visent à assurer l’échange d’informations en cas d’incident nucléaire. En Suisse, c’est la Centrale nationale d’alarme (CENAL) qui représente l’autorité compétente pour de tels échanges. Elle reçoit régulièrement des informations standardisées de la part d’autres États signataires de la Convention sur la notification rapide d’un accident nucléaire. Cet accord s’applique à des incidents situés largement en-dessous du seuil d’un événement transfrontière. Ce processus permet également de poser des questions spécifiques à un État affecté par un accident afin que chaque membre puisse compléter à sa guise son évaluation de la situation.
2. Surveillance de la radioactivité
De nos jours, presque tous les pays européens disposent de réseaux très denses qui mesurent la radioactivité en permanence. La Suisse possède ainsi le NADAM, qui ne comptait en 1986 qu’une douzaine de sondes, toutes en Suisse romande. Il quadrille aujourd’hui l’ensemble du pays sur 76 sites et est complété par d’autres réseaux de mesure et de collecte d’échantillons qui surveillent en permanence aussi bien l’air que les cours d’eau. En cas de dépassement d’une valeur limite définie, une alarme se déclenche automatiquement et est transmise à la CENAL. Le public peut trouver une vue d’ensemble des mesures effectuées par les réseaux de sondes automatiques et du programme national de surveillance sur le site Radenviro.
La Suisse participe à l’échange international de données et transmet les valeurs mesurées par le NADAM aux réseaux de partenaires internationaux, notamment européens. Ces données sont accessibles au public sur la plateforme européenne EURDEP. Notre connaissance de la situation radiologique et de son évolution est donc bien plus complète qu’elle ne pouvait l’être en 1986.
La CENAL dirige en outre le réseau de l’organisation de mesure, qui regroupe un grand nombre d’acteurs ayant la capacité de relever la radioactivité et dispose ainsi d’une large assise. Elle met sur pied chaque année un exercice avec tous les partenaires du réseau.
3. Détermination précise de la propagation grâce à des modèles perfectionnés et à une grande puissance de calcul
Grâce à une technologie informatique de pointe, à une grande puissance de calcul et à des modèles météorologiques perfectionnés, il est désormais possible de prévoir la trajectoire d’un nuage radioactif avec beaucoup plus de précision que dans les années 1980. Dans une situation idéale, on dispose ainsi de davantage de temps et on peut, si nécessaire, prendre des mesures de protection plus précises ou en proposer aux autorités politiques. Aujourd’hui, MétéoSuisse effectue en permanence, pour le compte de la CENAL, des calculs de propagation radiologique pour divers lieux dans le monde qui présentent un intérêt en raison de la situation du moment ou qui font l’objet d’une surveillance régulière. Les modèles de propagation sont optimisés continuellement et adaptés à différents scénarios. La quantité exacte de matière radioactive libérée et sa composition constituent des données décisives pour la précision des modélisations.
Toutefois, en cas d’événement réel, on ne dispose généralement pas de ces informations. Il faut alors se fonder sur des estimations pour essayer de savoir quand une zone donnée pourrait être contaminée. La détermination effective (quantification) de la contamination et la validation des simulations interviennent plus tard grâce aux mesures réalisées sur le terrain. Les hypothèses de propagation diffèrent suivant le type d’événement : accident industriel, libération de radioactivité dans une centrale nucléaire, attentat ou même usage d’une arme nucléaire.
4. Bases légales, plans d’intervention et interconnexion
Les bases légales relatives aux événements impliquant une augmentation de la radioactivité ont été précisées à la lumière des enseignements tirés des accidents de Tchernobyl et de Fukushima. L’idée première reste la même : un plan de mesures à prendre en fonction des doses définit, pour chaque niveau de dose prévu, les mesures d’urgence qui peuvent ou doivent être prises pour protéger la population. La CENAL a la compétence d’ordonner de telles mesures en cas d’urgence. En complément, des procédures spécifiques (p. ex. dans le domaine de l’alimentation) ont été établies en collaboration avec les services de la Confédération et les cantons. La maîtrise d’un événement sur le long terme nécessite le recours aux structures de gestion de crise de la Confédération. Ces dernières ont évolué avec le temps, passant progressivement du Comité directeur radioactivité (CODRA) à l’État-major fédéral ABCN (chargé des événements atomiques, biologiques, chimiques et naturels) puis à l’État-major fédéral Protection de la population et à l’organisation actuelle de gestion de crise de l’administration fédérale. La tendance est nettement à la mise en place de structures indépendantes du type de scénario.
Si, depuis 1986, l’interconnexion des différents acteurs a gagné en complexité, un certain nombre d’événements extraordinaires ont également nourri les connaissances et renforcé les liens entre les services fédéraux et cantonaux concernés en cas d’urgence et de crise et les partenaires internationaux. Dans le domaine de la radioactivité, l’Office fédéral de la protection de la population, l’Office fédéral de la santé publique, l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire, les cantons sites des centrales nucléaires et les exploitants de ces dernières collaborent étroitement. Tous les deux ans, ils participent à un exercice commun de gestion d’événement dans une centrale nucléaire suisse.
De nouveaux défis : les événements militaires et la désinformation
Si, à bien des égards, l’organisation en place aujourd’hui paraît plus adéquate que celle de 1986, certains facteurs apparus récemment viennent compliquer la conduite des opérations. L’Europe subit actuellement une guerre menée à proximité immédiate de centrales nucléaires, dont certaines en service. Une situation comparable est observée au Proche-Orient, notamment en Iran. Un événement impliquant une augmentation de la radioactivité pourrait avoir lieu dans un contexte guerrier qui rendrait l’intervention sur place plus difficile.
Lors de tels événements, il faut aussi compter de plus en plus avec de la rétention d’informations, de la désinformation et d’autres activités visant à semer le doute parmi le public ou à entraver l’action des autorités. Ces facteurs représentent des défis supplémentaires dont il faut tenir compte en matière de gestion d’événement.
Pour en savoir plus :
NADAM : le réseau suisse de mesure de la radioactivité
Relevés de la radioactivité en Suisse : Radenviro
European Radiological Data Exchange Platform
Convention on Early Notification of a Nuclear Accident | IAEA


